L'INTEMOIGNABLE EUTOPIE ( Labyrinthe-s / 2 partie ) par Eva Rachele Grassi

Publié le par eva rachele grassi

 

Mon chant n'est pas artificiel
J'hésite souvent parce que je cherche
en dessous de terres profondes
en ramenant toujours
avec les mêmes sondes
les pièces d'un trésor enseveli vivant
depuis les commencements du monde

                                        Jean Genet

 

LABYRINTHE(s)...


Dans un monde désenchanté , le bénévolat comme un Art des activités ordinaires...

En témoignage d'une nature humiliée par l'humanité...

...Ou plutôt une confession qu'un témoignage...

...Parce qu'il s'agit ici de l'"intémoignable"...

Le témoin radical, est celui ou celle qui n'a pas pu témoigner; celle ou celui qui a atteint le gouffre, calciné ...

Alors un témoin d'emprunt parle à sa place, - "témoigne d'un témoignage manquant"... témoigne de l'impossibilité de témoigner... pour briser les dogmes les mieux établis parmi les hommes ... pour s'aider à voir au-delà...

Dès lors que cette interaction est un tant soit peu vigilante, elle conduit l'individu à repenser son existence, à vouloir l'arracher aux stéréotypes qui font son ordinaire trop souvent esclave des conformismes de la vie sociale.

L'entraînant à agir en une séquence de circonstances, toutes transitoires, occasionnelles, imperceptibles parfois, infinitésimales...

La pratique du bénévolat n'est alors pas seulement confrontations à des êtres et à des faits; elle est confrontation à soi, recherche en soi, à travers une allure et un rythme qui composent ce que Thoreau appelait "le poème non imprimé" de l'existence. Mais aussi une tentative d'auto-guérison de notre humanité malade de vision partielle, rationnelle et matérialiste du monde...

En intensifiant soudainement le sens de certaines expériences de la vie quotidienne, soignant la réalité d'une façon événementielle, s'immergeant dans la société non sans que le sens de l'intervention soit marqué par une foncière ambivalence, on peut consentir, alors, à jouer le jeu de la société, en ce cas le jeu de l'association ( de bénévolat); et inviter en même temps à la dissociation, dans la mesure où l'intervention a souvent un sens critique. Selon une action/intervention qui vise à resserrer les liens entre les membres du corps social, à célébrer les valeurs de partage et de respect mutuel, mais également à exprimer un refus de la société telle qu'elle est, sur le constat d'une imperfection ou d'une perfectibilité de celle-ci. ...

Pour aller vers une "conscience croissante" comme indiquait Theilhard de Chardin ..

Scruter l'outre, sans se bloquer dans le contre... et, dans les marges et les interstices... s'"auto-produire" en vue de mieux "habiter poétiquement" le monde; ensemble...

En effet, les Anciens disaient que l'homme a sur terre un statut poétique, c'est à dire productif... Du mot " poiesis " ... le nom du faire même de l'homme, de cette opération productive qui fait penser et parler une pensée et une parole partagée par une pluralité de sujets et qui sert de fondement à l'intersubjectivité d'une société, dans laquelle chacun contribue à rendre réelle une potentialité...

Maintenant et aujourd'hui , ce faire, qui jadis nous rapprochait des dieux, nous en éloigne...

... Une mauvaise fée, ou on pourrait dire une mauvaise foi, a aliéné et dégradé cette expérience Originaire ...

La Poésie, "poiesis" , le don le plus originaire , car le don du site liminaire même de l'homme, qui se situe dans la dimension la plus essentielle et qui lui permet d'accéder chaque fois à sa position originale dans l'histoire et dans le temps, s'est transformée en 'le' produit... D'où le mot "praxis"...

De cette déchirante subdivision de l'activité productive originelle de l'homme naît la dégradante différenciation du travail en travail manuel et travail intellectuel...

Et le statut de l'homme sur terre devient exclusivement la production de vie matérielle... Un statut uniquement pratique...

Relié au mal-être de tous dans une société qui est incapable de promouvoir le bien commun, de pratiquer le partage et la gratuité et qui est incapable de solidarité.

Une société qui n'est pas productrice de valeurs d'amitié , de respect ou d'amour, mais qui au contraire est source et objet de violence.

Une société qui a oublié ... mais qui est aussi en même temps, peut-être, en train de se remémorer ..

Au nom de cette réminiscence, je vis mon engagement bénévole dans la sphère extrêmement allégorique du troisième âge ... quand ad-vient la longue douleur de ne plus rien savoir... mais aussi, dans sa transversalité analogique, la conjonction et l'unité parfaite des complémentaires, comme au bout du procédé imposant et exigeant de l'Opus alchimique, scandé par les différentes phases spirituelles d'une évolution croissante... Une Évolution qui va de l'atome d'existence de la matière à une complexité telle que nous n'en connaissons pas les limites...

Face à la blessure ... de la réalité visible de la mort,de la vanité de nos réalisations et de nos pouvoirs sur le monde ... du moi qui vole en éclats ... mon action bénévole tente de réactualiser l'instant poétique qui relève complètement de la logique de l'échange symbolique... Donner moi même, Recevoir la confiance de l'Autre et Rendre une re-constitution , à un niveau de réalité non ordinaire , du Lien ... dilaté d'une conscience cognitive, affective, intuitive...

Le cheminement que cet exercice engendre est tellement dense que, si on le reconnaît, il nous ouvre à la lumière de l'intelligence intuitive au delà de l'efficacité relative de l'intellect rationalisant.

A l'opposé, sur son déni s'installe la déroute morale et intellectuelle de notre société ... et de notre culture.

Comme le château du roman de Kafka, qui pèse sur le village de toute l'obscurité de ses décrets et de la multiplicité de ses bureaux, de même notre culture accumulée a perdu sa signification vivante et pèse sur l'homme comme une menace en quoi il ne peut absolument pas se reconnaître.

Suspendu dans le vide entre vieux et neuf, passé et futur, l'homme est jeté dans le temps comme dans quelque chose d'étranger qui sans cesse lui échappe et toutefois l'entraîne vers l'avant sans qu'il puisse jamais trouver en lui son point d'ancrage...

Et la mort et le mourir, dans les vicissitudes de leur dénouement, lequel connaît le drame de la double impossibilité d'entreprendre l'expérience mentale et existentielle de la vie in-finie et celle de rester vivant auprès de soi-même, ramènent à la lumière cette évidence souvent refoulée...

Toutes choses que la littérature et la poésie, l'art en un mot, n'ont jamais cessé de Dire dans le désert de notre bruyante et terrorisée civilisation du bien-être et de la fragmentation... Qui a éliminé de sa réalité tout ce qu'elle n'arrive pas à expliquer, qui a créé des points fixes dans un monde en mouvement , en trans-formation ... Et qui a changé le "mystère" de la Mort qui est du côté de l'être, en un "problème", qui est du côté de l'avoir...

"Ce monde de la Fin ordonne que les signes des Cieux ré-obtiennent du Sens...", exhorte le philosophe et poète Rubina Giorgi.

C'est à dire. Avoir une attitude sacrée par rapport à tout ce qui existe et qui est vivant... Parce que chaque instant est fondement unique et inégalable, le plus important; c'est le début et la fin; et il va vécu en plénitude; dans sa profondeur comme dans sa superficialité . Être toujours au centre du phénomène, être le centre du phénomène . Ce qui signifie s'acheminer sur un parcours de conscience, qui soit l'ouverture sur une connaissance créative, dans l'oubli des certitudes mécaniques ...

Et justement , le poète, l'artiste, le bénévole, le résistant en tous genres sont de ceux qui essayent de colmater naturellement l'"imprinting", ce formatage de l'esprit à la pensée linéaire... de revendiquer le droit à l'âme et à la vie comme temple et laboratoire. En esquissant leur destinée sur la spirale des paroles et des actes de la solidarité ... dans un état d'implication et de sursaturation... Qui est inter-action, expérience et recherche, à partir de leur propre existence ...

Mais l'Art et le Bénévolat, s'ils sont toujours solidaires de contextes et d'usages, excèdent cependant toute fonction sociale qu'on voudrait leur voir remplir. Impossibles à cantonner et à négocier, à monnayer et à assimiler aux prouesses des commerces usuels, ils sont scellés au corps de chacun, sans possibilité aucune d'en faire une exhibition marchande.

Parce que toute oeuvre d'art comme toute oeuvre de bénévolat, comme toute oeuvre d'existence, digne de ce nom, s'adressent à ce qui en l'homme est inassignable à une quelconque contrainte ; transcendent l'ordre des besoins, donc de la société ; mais cela ne signifie pas qu'elles soient étrangères au monde.

Au contraire, ce sont elles qui font qu'un monde prend consistance ; en produisant un supplément au regard de la seule fonction.

Si l'art et le bénévolat, donc, indéniablement, n'existent nulle part ailleurs que dans la société, et de mille façons sont liés à elle, cela pourtant n'autorise pas à les réduire à leur fonction dans la société présente et à un modèle fonctionnaliste.

Bien au contraire, plus voisins de l'expérience mystique, ils s'adressent à un individu qu'ils "dé-socialisent" en l'incitant à une descente en soi même, méthodique, en même temps qu'ils témoignent d'une expérience où l'être isolé se perd en autre chose que lui ; pour lui permettre de continuer d'exercer le droit/devoir de contribuer à l'accomplissement d'une société qui reconnaît à la poésie et à la culture, au don, au partage et à la solidarité , vécus comme aventure humaine de connaissance, clés de voûte de la libération individuelle et collective, la primauté nécessaire à la réalisation d'une nouvelle pensée , d'un langage nouveau, (même si le monde ne pourra jamais être emprisonné dans un discours) ... vers une faculté plus spirituelle de l'humain...

Avec le sentiment urgent de la nécessité de réveiller en émergence l'humanité en chacun.

En premier lieu en considérant et en acceptant la fragilité de l'identité, en réfléchissant sur le concept que l'ouverture à soi et l'ouverture à l'autre sont effectivement deux faces de la même médaille.

Vers une nouvelle façon d'entendre les choses, plus spirituelle, encore (et en tous les sens), et plus solidaire, cultivée, fraternelle.

En étant capables d'envisager qu'il y a une communauté beaucoup plus ancienne et élargie que celle de sa famille, ses amis, sa nation : une communauté proprement humaine, terrienne,cosmique .. essayant d'organiser l'environnement humain dans son ensemble comme une oeuvre d'art, et de traiter toutes les réalités sociales comme sujets d'une fable scénique, où tous les acteurs interagissent en participant au processus créatif de leur réalité, en se transformant en artistes dans la production de formes et d'images nouvelles, qui deviennent, surtout, la réalisation finalement accomplie de leur propre vie.

Mais la condition essentielle, pour que ce fait de culture acquière toute sa valeur, réside, tout d'abord, dans l'ampleur et dans la "choralité" des adhésions, par rapport, surtout, à sa capacité de suggérer un sens de poésie et un maximum de liberté.

Parce qu'on croit profondément que l'art, pensé à l'instar du procédé sacré de l'existence, en toutes ses formes, comme déjà souligné , art de vivre, en fin de compte, doit proposer la nécessité d'une r-évolution de la pensée , atteignant une pensée complexe, capable d'associer ce qui est séparé et "de concevoir la multidimensionnalité de toute réalité anthroposociale", comme dirait Morin .

Pour rompre avec les aveuglements et les carences d'une pensée simpliste , apte seulement à diviser et à réduire , mutiler et détruire tous les secteurs de la connaissance et de l'action .. En n'oubliant jamais que la pensée est cette propriété que nous avons, tous, d'atteindre quelque part en nous, les intuitions de la réalité.

Pour accroître notre niveau d'autorisation noétique... Et opposer une autre parole, là où triomphe le verbe collaborateur...

Et avec ce travail d'exister , ma navigation dans cet univers d'"affections", aussi si elle décèle la perception d'un dés-accord pas résolu , de même elle soutient l'intuition d'un Accord pas encore dé-voilé...

Dans l'acte d'écrire, comme dans une conscience collective , envisagée comme condition et champ d'action et qui emploie chacun comme centre et comme moyen , je fusionne mon moi à cette "relation", à ce "lien" d'"unité", re-liant ma voix à toutes les autres ( anciens , associations , institutions et tous leurs acteurs sociaux ) dans l'intention d'une destinée Commune.

Encore que, ce trait d'union entre moi et les autres, (et) la partie de moi-même probablement la plus secrète, avec ses insinuations dis-pensées, pourrait libérer des failles, le plus souvent étiolées qu'étoilées, par où le sens se perd...

Parce qu'il s'agit ici , encore une fois , du 'mystère' ... d'exister ... de nos rapports à la connaissance de l'être-au-monde , l'aventure dans laquelle nous sommes tous embarqués et qui nous dépasse...

Et se confronter à l'ultime changement visible de l'être humain, qui ne devrait, d'aucune façon, être réduit , comme le voulait Freud, à un retour à l'inorganique, pourrait nous aider, avec une approche intégrative et inclusive et une ouverture suffisante pour considérer toutes les voies utiles à notre évolution, à replacer nos existences dans cette perspective psycho-spirituelle...

Le Sacré, finalement :

ce qui fait partie de la structure de la conscience...

Rien à voir avec les dogmes intangibles,

les rituels incontournables,

figés dans la structure immobile de l'asservissement arbitraire et définitif des Églises et des États...

dont la forme extrême est la politique où nous vivons...

mélangée à des spiritualismes «molestes»,  encore plus restrictifs et dogmatiques...

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Publié dans eutopiescyberdada

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