L'INTEMOIGNABLE EUTOPIE ( L'Intémoignable / 3 partie ) par Eva Rachele Grassi

Publié le par eva rachele grassi

« La situation désespérée de la société dans laquelle je vis me remplit d'espoir. » Karl Marx

 

Les gens pensaient que ne pas voir le mal, ne pas l'entendre, ne pas en parler empêcherait les san-shi (les san-shi, les trois vers malfaisants résidant dans le corps, s'élèveraient dans le ciel au cours du sommeil pour s'en aller rapporter les péchés de chacun auprès du Maître du Ciel) d'écourter leur vie, car leurs péchés, et ceux d'autrui, passeraient inaperçus.

C'est de cette croyance que naquirent au Japon les trois singes connus aujourd'hui dans le monde entier...


L'INTEMOIGNABLE...


Vieillir c'est complexe, subtil et acéré, et l'homme contemporain n'a plus le confort d'une cosmologie sacrale qui puisse conférer au vieillissement une signification partagée par la collectivité ... Jung disait que tandis que le sens de l'aurore de la vie consiste à mettre racines dans le monde, le sens de son crépuscule c'est celui du mettre racines dans l'âme ... et Hillmann ajoute que la vieillesse c'est la grande aventure vers l'accomplissement du soi qui a besoin d'étendue pour se dérouler et s'accomplir... Même l'image de Guggenbühl-Craig du Vieux Désaxé contribue, dans une vision non réductionniste des choses, à une compréhension capable de corriger l'unilatéralité de notre jugement selon lequel tout est à récuser ou à accepter... et elle fait allusion à ce que la 'connaissance' se trouve toujours sur un confins, toujours pas à sa place, là où on ne s'attend pas à la trouver...

C'est pour cela qu'un geste d'hospitalité au sujet de ce qui finit serait précieux ou... comme le dirait encore Hillmann, une ouverture à certains critères de "croissance" plus complexes et sophistiqués...

Pour identifier cette zone, ce no man's land ... qui serait entre uneparole et un mutisme, entre l'identité et une non-identité ... personnelle et impersonnelle.

...Mais ... toute vie n'est-elle pas toujours faite de ces deux phases en même temps ... personnelle et impersonnelle ... ?

L'écart entre ces deux processus ce n'est que le début/attribut de la relation... dans un champ de relations plus vaste...

Chaque (a)perception, chaque concept ou symbole comme chaque interprétation, dépendent d'une position dans un champ de positions.

Poussé à la limite le champ de relations est constitué par l'univers dans son ensemble. Aucun élément n'existe en soi dans l'univers. Il est relationnellement conçu dans une interaction permanente avec les autres éléments. Ce qui fait sens, ce n'est donc pas l'élément extrait conventionnellement d'un ensemble d'éléments, mais le système de relations qu'entretient cet élément avec la totalité de son environnement, du plus proche au plus lointain.

Commencer alors à être responsable de notre parole, de nos actes et de notre solidarité avec les autres et le monde, aujourd'hui, tout de suite, d'instant en instant ... et réorienter vers cette possibilité nos existences d'apprentis de la communion humaine , à quelque niveau que ce soit.

Même si ce type de discours n'a souvent pas sa place dans les livres, formations, stages, etc., qui se veulent techniques, scientifiques et/ou pédagogiques... encore profondément ancrés à la vision d'un monde purement objectif ...

Et c'est à partir de l'absorbante conviction de l'interaction et de l'interrelation entre l'observateur et l'observé, d'une Connaissance non déterministe et sans relation d'ordre, sans les blessures du "plus que" ou du "moins que", d'une Evolution sans l'opposition primitif-moderne, vieux-jeune , fort-faible, que je centre maintenant toute mon attention à cette relation à l'autre et à son visage ...

Revendiquant la responsabilité et la liberté d'une implication inconditionnelle... Parce que s'impliquer signifie surtout être lucide sur sa position sociale; s'y impliquer plus ou moins totalement, dans une perspective créative de soi-même et de ses rapports aux autres , dans une connotation existentialiste, qui suppose une responsabilité et un engagement (au delà des ressorts inconscients qui restent sans cesse à explorer), susceptibles de mettre à jour la face cachée de soi-même et de l'autre...

Mais les institutions continuent à canaliser, homogénéiser, retraduire, en fonction de leur logique propre , toutes les tentatives d'implication, dans la méconnaissance de leur véritable fonction. Et dans un processus de renforcement du pouvoir de domination , en attisant toujours plus loin cette violence symbolique, elles poussent à considérer la parole et les actes du sujet qui "s'implique" comme les "analyseurs" les plus puissants et les plus dangereux pour elles...

Cette application systématique du rejet de la notion d'implication se résigne à la négation d'une évidence ... celle d'être engagé dans la relation humaine, et dans le Monde, qu'on le veuille ou non. Du micro au macro-système vivant, chaque élément y est impliqué, et inéluctablement, relié et influencé par les autres éléments du système

Dans un groupe résolu dans son affinité du moment, on est, quelles que soient les circonstances, "impliqué" positivement ou négativement, par le regard, le comportement, l'action d'autrui, sans l'avoir nécessairement voulu; en tant que psychologue ou sociologue, médecin ou infirmier, aide soignant ou assistant social , animateur ou bénévole, observateur/observé, visiteur/visité ...

On est impliqué simplement parce qu'on appartient à cette unité humaine du moment. On fait partie du "système" relationnel et on ne peut s'en abstraire que par une attitude de type schizophrénique, ou ... contribuer à l'émergence d'une nouvelle sensibilité ...

Mais... en effet, cette "société" étant profondément inadaptée à la vocation existentielle et spirituelle des hommes, on ne peut s'y intégrer sans casse ...

Comme dans les maisons de retraite (qui ne sont que le dernier acte de l'épopée catastrophique de notre société) , où on assiste impuissants à la livraison des corps à cette froideur du 'neutre', qui médicalise à outrance un événement naturel comme la mort ... qui traite la chair et l'esprit comme des mécaniques à rafistoler, sans s'interroger sur le sens des maladies et accidents... qui occulte le sens des existences, soustrait par la soi-disant efficience professionnelle... en un mot, qui fait de La Mort un moment escamoté, indigne de toute humanité...

...Effet de l'avènement de l'adulte, que caractérise une aptitude remarquable à ne pas penser pour mieux obéir au mouvement du monde.

L'habitude de la réponse contre la culture de la question...

Alors ,si l'homme est façonné par les circonstances, il est nécessaire de façonner humainement les circonstances ... et de donner à chacun l'espace social pour l'extériorisation essentielle de sa propre vie...

C'est la fameuse différence entre changement passif et changement actif, c'est à dire entre celui qui subit les événements et celui qui veut être sujet d'évolution... C'est une question de liberté ... et de pensée... Mais la liberté de penser ne vient pas toute seule : même si elle est virtuellement présente en chaque humain, il faut la développer et l'entretenir par un effort constant.

Parce que la pensée n'est pas quelque chose d'ordinaire . On ne pense pas pour s'adapter à la vie ordinaire, mais pour élever la vie ordinaire à la hauteur de la pensée .

Au contraire, à la place de l'attention personnelle , de l'empathie ,de la créativité, qualités indispensables à toute activité humaine... pour chercher toujours des voies nouvelles en toutes choses, pour combattre l'immobilisme de toutes les situations acquises ...,on poursuit un idéal de conformité, de dépersonnalisation et de neutralité émotive.

En effet, c'est vrai, on fait de plus en plus des formations professionnelles , on les finance, mais, loin de nous la préoccupation de nous poser la question sur leur sens ...

Leur rôle n'est pas de rendre les gens plus explorateurs ou pensants. Pas non plus de transmettre des contenus, mais de produire des individus comme des rouages, destinés à la machine sociale, voilà leur fonction véritable!

Prétendant transmettre des savoirs, elles ne font qu'apprendre à obéir , à se comporter en groupe, à se soumettre aux règles, à lutter pour l'adaptation dans le but d'occuper la place du dominant.

A notre naïf avis , une formation devrait être, en premier lieu, une sorte d'éducation ...un avancement dans le développement des capacités de réflexion critique sur les conditions sociales, politiques, culturelles dans lesquelles les individus existent...

Mais , à notre époque , elle ne fait que prôner un discours sans fondement, diffusé et répété inlassablement, ne transmettant plus le moindre contenu réel, s'imposant comme le seul et véritable événement digne d'attention; et une quête de la nouveauté en tant que nouveauté , dans une incapacité de recueillement, une agitation sans fin ni finalité.

Et ces formes, qu'Heidegger appelait les figures de la "vie inauthentique" , accèdent à une position dominante en tant que critères opérationnels et infantilisants , et deviennent des modèles de production autonomes et positifs... Ainsi, dans le vide des enjeux pour le profit et le pouvoir, qui exclut tout ce qui est singularité, mort, douleur, souffrance, "hors-norme"... et qui impose un comportement global d'évitement des événements dérangeants ... la subjectivité fait naufrage... entre une élite de gardiens nocturnes et une masse d'endormis...

De quoi s'étonner, donc, quand dans les établissements (et aussi dans toute autre structure analogue) , qui devraient accueillir, soigner, soulager, soutenir des êtres qui traversent la phase la plus sacrée de l'existence, on assiste aux plus ignobles désaffections ?

Le regard qui suit n'oublie pas non plus , en paraphrasant Nietzsche, que si l'on enquête sur le passé d'un fautif, on retrouverait impliqués dans la faute, les parents, les éducateurs, la société en général, et ensuite,bien souvent , les juges mêmes ... C'est à dire, que les actions des hommes réels ne naissent pas du vide, mais surgissent d'intérêts concrets et de conflits d'intérêts, avec des caractéristiques spécifiques, déterminées par le contexte socio-politique qui les alimente... dans lequel , dans le bien et le mal, on est tous , encore une fois,"impliqués"... parce qu'on est toujours indissociables de l'objet étudié ...

Ce qui ne veut pas dire, pour autant, renoncer à l'exercice de la responsabilité; justement pour essayer de dessiner un lien social où chacun serait aussi l'acteur de la liberté d'autrui .

En rompant la loi du silence et en s'indignant du mutisme de rigueur... dans cet univers sans normes ni contrôles suffisants... où on entend malheureusement souvent cette phrase " nous n'avons pas de compte à rendre "... qui révèle un schéma de pouvoir totalitaire où le soignant (or)donne et le patient reçoit (et doit se taire).

Une relation de domination absolue, où la contestation, le refus, l'évaluation, l'expression de l'avis du patient, et on ne parle pas de celui de la famille ou du bénévole, sont reçus comme des agressions par certains soignants; lesquels totalement engloutis dans une relation dérivée d'une culture du plein pouvoir se croient affranchis d'une analyse simple, empathique, qui consisterait à se demander si l'on supporterait ce que l'on impose à l'autre...

...Quand se présente le virage où le corps et l'esprit se désarment, ce moment particulier où la personne devrait être véritablement honorée dans son humanité... Quand le physique devient presque infidèle à soi même, et demande le plus de respect ... des gestes gracieux, protecteurs ... des paroles prévenantes , délicates...

Puisque "l'unique et la seule solidarité entre les hommes est la solidarité face à la mort", comme le sollicitait Albert Camus...

En revanche, quel est le spectacle qui capte, effronté , notre regard de bénévole abasourdi?

Les différents visages de la violence ... "extrême" ou "ordinaire"... où la joie de vivre, la solidarité, la compassion, le re-spect à l'égard d'autrui se découvrent vraiment, ainsi que le disait Guattari, comme des sentiments en voie de disparition ...

...Attendre trois heures pour être levé et lavé, être abandonnés en fauteuil ,tout l'après-midi, dans les couloirs de la maison, là où on ne gêne pas...

Par obligation, par paresse ou par facilité, être «contenu», selon l'expression consacrée; contention physique: être attachés; contention chimique: être bourrés de médicaments.

N'être jamais promenés ; n'être jamais stimulés; ou être conduits à une activité, même lorsqu'on ne veut pas y aller...

Subir ... la course, entre les toilettes, les changes, le ballet des fauteuils à midi, le goûter... Les incursions dans la chambre sans frapper; le non-respect du rythme et de l'intimité ; parfois être préparés pour la nuit dès 16 heures ,et dîner dès 17 heures, parce que c'est plus pratique...; et une fois dans le lit, les barres levées, rester impuissant... à choisir le moindre geste, jusqu'au matin suivant; se soumettre aux décisions "brutales" de transfert/extradition d'une maison de l'assistance publique à une autre; encore, endurer les changes d'incontinence quand on supplie d'être aidés pour aller aux toilettes; tolérer d'être soignés comme des poulets de batterie: un comprimé fourré soudain dans la bouche lorsqu'on est en train de boire sa soupe ou de sommeiller ... Ou souffrir des soins et des aides à la vie quotidienne mal prodigués , ou pas prodigués de tout ; meurtris de ne pas avoir de réponses aux appels ; peinés de l'absence d'écoute, d'attention, et surtout de présence de la part des médecins ... des curateurs, des tuteurs ; Respirer l'impatience et le mépris d'attendre qu'on fasse les choses soi-même ; traités comme des objets ; rudoyés, brusqués, bousculés ... pour empêcher d'encombrer, c'est-à-dire d'exister ... Et les insultes, les remarques désobligeantes, les cris ... les menaces , lechantage, les privations diverses, l'isolement... l’INDIFFÉRENCE…

... De plus, gare à celui qui objecte... Il remet inconsciemment en question le pouvoir soignant, et s'expose bien involontairement à des phénomènes de représailles. Les personnes âgées en perte d'autonomie mentale sont , à souhait, les plus vulnérables. Celles ,encore capables de signaler des mauvais traitements se taisent, parce qu'elles craignent de créer un scandale dans l'établissement où elles résident. Ou, aussi et surtout, car elles se sentent coupables de leur état de dépendance et pensent être à la charge de la société, insignifiantes et sans aucun droit...

Les témoins, proches ou professionnels en contact avec les victimes, ont souvent tendance à nier les problèmes ou à sous estimer les souffrances des aînés. Arrivant à minimiser les plaintes et à culpabiliser véritablement le malmené-intimidé . ... Dégénérescence du fatalisme qui a tenu lieu de politique depuis des décennies...

...Selon une enquête de la direction régionale des affaires sanitaires et sociales -Drass-, 47% des résidents en maison de retraite de l'Ile-de-France sont considérés comme déments.

L'étaient-ils tous avant leur entrée en établissement?...

... Enfin ... Mourir ... Seul . Le corps qui attend d'être embarqué vers sa dernière demeure, dans un cercueil réfrigéré, une chambre désolée, . Encore une fois, seul ... Dépouillé d'amour, d'amitié, de compassion ... Parfois aussi d'un dernier vêtement... Une expéditive cérémonie si on était croyant … Aucun rite de passage, si à l'admission on s'est déclaré athée… Et … personne pour souhaiter bon voyage ...

Même si on a sur-vécu dans la même maison de retraite pendant plus de quinze ou vingt ans...

Les mêmes problèmes persistent, avec quelques nuances et quelques "plus", pour le maintien des personnes à domicile... (1) Personnes souvent sans famille, mises sous tutelle ou curatelle, à cause principalement de la maladie d'Alzheimer, approvisionnées de toute une panoplie d'aides, administratives, logistiques, médicales, sociales, théoriquement censées endosser les difficultés du quotidien ... Un petit bataillon formé d'aide-ménagère, infirmier, médecin de famille, assistant social ... qui évolue dans une manque de cohérence et d'interaction.

Aide-ménagère et infirmier qui débarquent, à tour de rôle, au domicile de l'heureux gagnant... tous les jours, sauf fériés... plusieurs fois par jour ... Pour effectuer ménages et soins, approximatifs, sinon inexistants ... pure ingérence dans la sphère privée sans aucun progrès ou rebondissement, confirmé ou manifeste ...et, avec en prime le turn over permanent... qui ne fait que déstabiliser encore plus le soi-disant assisté...

Le médecin de famille, qui brille pour la rareté des apparitions ... systématiquement et notamment en situations de besoin...

Le curateur... ou le tuteur qui devrait être la vigie infatigable de ce petit navire, lequel malheureusement, dans la majorité des circonstances, chavire de partout, qui même en cas de crise ou d'urgence ne prend jamais la peine de vérifier les conditions de vie des usagers. (2)

Fatigués, affligés, désabusés, déprimés... tous ces clients sont à la limite plus seuls et abandonnés qu'auparavant, envahis par cet attirail d'acteurs sociaux et de services, qui, en fait, se révèlent plutôt inconsistants sinon tout à fait contrariants... Voire dangereux, parce qu'ils les entraînent, inexorablement, sur le chemin des maisons pudiquement dites de repos.

Où se prolongent, encore plus banalisées, les mêmes logiques de la recherche de "profits" de la part d'investisseurs sans scrupules, qui misent sur la courbe démographique et un marché de la dépendance en expansion, pour s'enrichir avec une activité dont le premier objectif devrait être le bien être et la prise en charge de la personne âgée et absolument pas la "rentabilité", qui est la norme et qui est à l'origine des abominations diverses effectuées sur la chair et l'esprit de l'ancien , réduit à la condition de marché à rentabiliser.

Comment ne pas se plaindre de ces cruautés quotidiennes qui, additionnées, précipitent les personnes âgées vers une fin cauchemardesque...?!

Dans un paroxysme de souplesse on pourrait supporter, peut-être, et avec un effort inouï, que pendant quelques jours, dans l'attente d'une indépendance retrouvée, on soit maltraité, et/ou que quelqu'un qu'on aime et/ou un simple être humain, soit traité d'une façon un peu brusque ou avec négligence ou insuffisance...

...MAIS si, surtout vers le soir de l'existence, celle là sera l'unique façon d'être considéré... jusqu'à la fin de son propre temps relatif ... l'affaire devient louche, pesante, insupportable, monstrueuse, inhumaine, inacceptable, immorale, incompréhensible, terrible, tristissime ... et on subit l'opprobre des mêmes épithètes lorsque l'on est spectateur passif, acceptant, encaissant, en un silence coupable... ces figures de l'intolérable ...

...Cette situation nous renvoie à un questionnement, pas du tout déplacé ou provocateur, sur le statut réel des nos doyens: sont-ils encore réellement des êtres humains pour les personnes qui s'occupent d'eux?

Et, plus encore,les personnes qui s'occupent d'eux, sont-elles encore réellement des êtres humains?

Où se situent la fraternité, l'égalité ?

Dans mon escale chaviré en cette politique de la terre brûlée, où dans un amalgame de destin, interdits de dignité, asservis, effacés, et sans aspiration de fuir leurs cachots, moisissent et gémissent à peine ceux qui passent leur vie à la perdre... comme à expier le péché capital ... d'être nés... je revendique mon rôle de bénévole, au delà de sa vision caricaturale et caritative, me refusant à parler pour, mais réclamant pleinement la tâche et le devoir viscéral d'être avec...

...AVEC ...tous ces corps réduits à leur plus simple expression...

Corps improductifs qu'on concentre et conserve dans ces lieux de confinement réservés aux réprouvés, parqués pour cause d'inutilité sociale caractérisée.

Forcés aux compositions régies par l'institution: emploi du temps, répartition des chambres, renoncement au peu d'autonomie qui reste au profit d'ordres venus des responsables annonceurs des heures du lever, du coucher, des repas, obligeant au déshabillage, au lavage, au calibrage, auxquels on ne consent qu'en abdiquant .

Évincés avec le même empressement avec lequel on a immolé leur liberté, leur vie, leur énergie, leur existence, au cours de leur période active où ils s'évertuaient à nourrir la machine sociale... Qu'aujourd'hui définitivement les abuse ...

...AVEC ... ceux qui, pareillement abusés, vivent et travaillent avec eux et qui ne se révoltent point de cette condition de servitude qui est aussi la leur !

Parce que, comme le précise Michel Onfray, la servitude définit la situation dans laquelle se trouve une personne pour laquelle les devoirs exigés d'elle sont supérieurs aux droits dont elle dispose. Et esclaves sont tous ceux qui subissent le joug de ces sociétés et n'ont pas d'autre alternative que de se soumettre à l'autorité incontestable de cette vaste entreprise de spoliation des individus. Car, sans ces chaînes ils n'auraient de quoi survivre...

Que peut-on, donc exiger des êtres humains, en matière de devoirs, quand la société et la politique n'honorent plus rien de ce qui fait le pacte, notamment en matière de sûreté, de dignité et de satisfaction des besoins élémentaires?

Salaires de misère, cadences infernales (quand on demande à une personne de faire le travail de plusieurs, elle s'y emploie de façon mécanique, brutale, déshumanisée....), précarité de l'emploi, abrutissement, asservissement, soumission des esprits à la démultiplication infinie des répétitions; huit heures par jour, cinq jours sur cinq, onze mois sur douze.

Pendant plus de quarante ans, dans un espace qu'on n'a pas choisi et où on est contraint de demeurer...

Que reste-t-il pour vivre?

Leur condition me met en colère tout autant que celle des "Anciens"...

Encore plus, quand, en contrepoint, à côté de toutes ces injustices radicales, rayonnent milliers de gestes fugitifs de tendresse et d'attention; paroles offertes, sourires complices, regards amis, affections sincères, sollicitudes prévenantes, pensées émues, de la part d'aides soignant(e)s, infirmièr(e)s, animat(eur)rices…Des insoumis qui, avec ces actes de l'indicible … r-ésistent …

Et tyrans ceux qui se font les administrateurs, les fonctionnaires, les percepteurs de cette logique perverse de la désinvolture ... qui requiert l'homologation de tous les hommes comme condition de leur existence.

Qui nous répète qu'on obtiendra le succès plus facilement si on s'adapte aux exigences des autres ... que ce qui "paye" c'est l'uniformité la plus rigoureuse ... que la capacité de s'adapter à l'organisation est la seule condition pour avoir une quelconque influence sur elle ... et naturellement on renonce ainsi à réaliser soi-même...

Du reste, si on tente d'élever une objection, on trouve toujours quelqu'un qui nous convie à une saine vision réaliste des choses ... même si on reste convaincus qu'une acceptation sans discussion de l'existant se rapproche plutôt d'une position surréaliste que d'une représentation fidèle du réel ... (tout est nécessaire ou possible, et rien n'est simplement réel).

Mais encore, on veut nous expliquer, dans le but d'éviter que l'adaptation soit vécue comme une coercition, que le monde dans lequel on vit c'est le seul et unique possible et que n'existent pas de meilleures possibilités d'existence... et que les obligations et l'obéissance demandées ne sont que des conditions naturelles...

C'est pourquoi le conformisme devient la condition d'existence de l'inconscience de la conscience homologuée ...réduite au minimum de l'élaboration des contextes vitaux; autonome, séparée, impassible ... Laquelle oublie , premièrement, que l'égalité , en général , n'est pas un but à atteindre . Elle est un point de départ. Et que dans une société qui n'est qu'une machine à décérébrer , qui prêche le désenchantement du monde , le pessimisme généralisé et qui brise systématiquement l'humanité dans l'humanité, vibre une urgence : rétablir l'équité.

Non pas après s'être demandé qui n'est pas victime ou criminel dans notre État-police-de-conscience... .............................................................................

 (1) ... à part, une brève section sur un "destin" particulier, dont j'ai été le désappointé témoin, dans le paragraphe:. M: Le Travail d'exister et de résister ...
 

(2) À peine un tiers des gérants, dit-on, leur rendent visite ... De plus... il serait souhaitable d'exiger des gérants de tutelle qu'ils puissent se prévaloir d'une formation sérieuse, mais aussi qu'ils accompagnent psychologiquement les personnes protégées ... Ou qu'ils les accompagnent 'tout court'...

... En outre, le juge des tutelles qui aurait l'obligation d'entendre scrupuleusement et régulièrement la personne qui va être protégée, semble-t-il , n'en auditionne qu’une sur trois seulement ... encore que ... "Qui juge les juges?" ...

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Publié dans eutopiescyberdada

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