L'INTEMOIGNABLE EUTOPIE ( L'Eutopie du bénévole / 4 partie) par Eva Rachele Grassi

Publié le par eva rachele grassi

 

"... Forcer les portes que chacun préfère frôler sans y toucher..." 'Faust', Goethe


L'EUTOPIE DU BENEVOLE


...Faire l'expérience directe des règles, signifie reconnaître leur caractère conventionnel et infondé...

...Comme faire l'expérience directe d'une notion molle du bénévolat qui ne remet rien en cause et qui tient les problèmes sociaux pour une fatalité sur laquelle on n'a pas de prise, laisse place à l'exigence d'une solidarité active, fondée sur l'exercice d'une conscience critique... au dehors des limites de toute société… pour les errants et les conquérants de l'inutile ...

Qui répondent: présent au présent,

Qui ne s'en absentent pas...

Parce que s'en absenter prendrait la forme de la personne qui dit avoir obéi aux ordres pour justifier l'horreur...

...Après tout, la tâche d'un être humain libre face à une situation d'avancée de la barbarie n'est pas tellement de rêver dans quelle situation idéale il aimerait vivre, mais d'assumer la liberté qui existe dans chaque fait de résistance, en reprenant là le concept de Deleuze, pour qui résister, c'est créer, construire .

Construction qui passe par le développement d'une myriade de relations "non utilitaires" avec les autres, avec le monde et nous mêmes...

...Parce que l'efficacité de chaque acte libre se trouve dans l'acte lui même.

Tout ce que nous pouvons faire c'est "faire ce qu'il faut faire"...

Et au delà du "bénéfice" de l'acte, qui pense l'engagement encore en termes d'"utilité", et qui n'est, en effet, qu'une impression de surface, nous intéresser à ce qui, dans chaque situation, apparaît et existe comme défi et être ...

La grille qui en résulte et qui vient à la vie, est animée de vibrations insoupçonnées et augmentations soudaines d'énergies, coagulations de lumière, tunnels secrets, surprises... Qui dans une mosaïque de regards, déliés entre eux ... seulement en apparence ... suggèrent... indiquent... la voie que l'ancien oracle de Delphes manifestait comme celle de la santé de l'âme ...

A suivre ...pour ne pas se laisser envahir par certaines psychologies de l'adaptation, de plus en plus prédominantes, qui invitent à être toujours moins soi-même et toujours plus convenable à l'apparat; à ajuster ses idées et réduire les dissonances pour les harmoniser à l'ordre fonctionnel du monde ; à conformer sa propre conduite , de manière indépendante à ses propres sentiments et ses propres idées.

A adopter... pour ne pas accepter la situation paradoxale de nos sociétés conformistes et homologuées , où l'authenticité , l'être soi-même, le connaître soi-même , tout ce qui s'éloigne de la recherche d'intérêts ou de pouvoir, toute pratique de solidarité , deviennent quelque chose de pathologique, ou apparaissent comme étant optionnels, simples questions d'opinion , et réveillent même quelque "soupçon" ... ...

Face à cette logique qui phagocyte l'humanité et détruit la vie et la liberté, assumer concrètement cette "résistance" et la ré-proposer comme "exigence ontologique" .

Effectivement, dans mon action "eutopique" de bénévole décidée à rompre avec le cercle vicieux du malheur et du secours, voulant aller de la simple solidarité sociale vers la fraternité humaine , je me suis retrouvée, plusieurs fois, confrontée à l'"activité jugeant" de l'Ego débordant de ce "système social", qui se dresse en censeur de toute pratique essayant d'endiguer l'expérience dévastatrice d'une politique qui a pour objectif premier de placer les individus dans un rapport inversé au monde.

Les contraignant à accepter que les relations entre les êtres passent par l'argent et que l'échelle des valeurs soit établie par la rétribution... les obligeant ainsi à consentir à l'inégalité...

L'axiome sous lequel fonctionne ordinairement le dit système... Enfanté par la rhétorique des deux "princes de la guerre" du siècle dernier, l'État, qui affirme: sans pouvoir, on n'est pas , et le Marché , qui prétend : sans richesse on n'est pas...

Et auquel, le bénévolat, né de ses interstices, s'oppose, ou devrait s'opposer ; au nom de la joie, de la créativité, du rêve... du don ..

Mais chacune de ces insolites ouvertures ne prendront de sens qu'à la condition qu'une véritable expérimentation sociale en soit le guide, conduisant à une évaluation et à une ré-appropriation collective, enrichissant la subjectivité individuelle et universelle, plutôt que de travailler, comme c'est malheureusement trop souvent le cas avec les mass-médias actuels, dans le sens d'un réductionnisme, d'un sérialisme, d'un appauvrissement général...

Le bénévole doit alors faire cet acte de passer de l'aide, aux actions de transformation du système, qui est générateur structurel des causes qui demandent le bénévolat ...même si ce concept de "pratique" se trouve, aujourd'hui, momentanément on l'espère, affaissé… ...

Dans ces conditions, il doit observer et comparer, raconter ce qu'il a vu et vérifier ce qu'il a dit; ne pas penser qu'il ne lui est pas possible ou pas nécessaire d'en savoir plus, car l'obstacle n'est jamais dans l'ignorance, mais dans le consentement. Ne pas se satisfaire de ne pas "pouvoir" faire quelque chose par l'assurance que d'autres ne le peuvent pas davantage ... Et contribuer ainsi à inventer quelque chose comme une politique à la première personne, dans des formes d'organisation nouvelles, où les distinctions entre le social et le politique, la classe et sa conscience, le singulier et l'universel, etc. s'effacent, et où la signification politique de ses actes est immanente aux actes eux-mêmes.

Cela permettrait d'évaluer aussi dans quelle mesure l'activité bénévole, en tant que don et échange de réciprocité, puisse aider à redéfinir les besoins, les échanges et les droits, sociaux...

Mais, pour faire ça, seul une organisation ouverte à l'exploration, un groupe où chacun a besoin de l'interpellation de l'"autre" pour cheminer vers ses valeurs ultimes et pour en faire une véritable force intérieure, peut fournir les instruments, les programmes et les espaces de débat qui canalisent les efforts individuels vers un produit de signification sociale authentique ... Une organisation qui ne se limite pas à l'assistance ou au repérage de biens et de ressources, mais qui introduise des visions antagonistes à l'intérieur de son engagement volontaire. Au moyen d'une logique extérieure à la logique du profit économique dominant dans notre société et qui représente un conflit potentiel , en termes éthiques , avec les promoteurs de l'enrichissement individuel considéré comme le fin ultime de l'homme... Avec une conscience de la complexité des contextes sociaux modernes, habile à stimuler rôles et solutions, et capable de se dessaisir d'appels à l'exemplification. Des associations de bénévolat comme des antennes pour des besoins plus nouveaux et plus sociaux... Qui considèrent notre société, non pas seulement comme un organisme productif, mais comme une communauté d'hommes et femmes, vivants ... Qui aident les faibles à livrer combat à leurs oppresseurs... Qui comprennent pourquoi les choses ne marchent pas... Qui affrontent directement les problèmes et cherchent des solutions nouvelles pour les résoudre ... Qui agissent librement pour un monde qui soit meilleur pour toute l'humanité... ...Qui ne confondent pas le bénévolat, qui a comme fondement le don comme réciprocité qui crée lien social et relations avec les personnes, avec la philanthropie qui se fonde sur le don comme "munus", simple concession qui crée dépendance en qui le reçoit... Qui ne se laissent pas transformer dans une 'ultérieure' ressource disponible pour les administrations publiques diverses, en outils, moyens opérationnels à bon marché dont les gestionnaires peuvent se servir pour des démarches absolument étrangères et le plus souvent opposées à l'éthique du bénévolat même, comme la réorganisation de l'État social orientée au but prioritaire de l'abattage des coûts; à l'extériorisation de fonctions et services , autrefois organiquement afférents à l'organisme public, selon le même modèle d' "outsourcing" qui guide la restructuration industrielle, formant ainsi un second marché du travail dans le champ des services aux personnes, moins garanti et plus motivé , etc. etc. etc. ..

Mais qui, surtout, comprennent que le rôle du bénévole a changé ... et qu'il est le témoin d'une exigence et l'acteur d'un changement radical dans la société civile... le geste de contestation le plus radical contre la mondialisation marchande qui voudrait que le temps ne soit que de l'argent.

Parce que, comme disait Guattari:" Si on ne réinvente pas ces pratiques de solidarité, des praxis de la construction de l'existence, on risque de s'engager dans une épreuve de dépression catastrophique. On ne peut espérer recomposer une terre humainement habitable sans la ré-invention des finalités économiques et productives, des agencements urbains, des pratiques sociales, culturelles, artistiques et mentales. La machine infernale d'une croissance économique aveuglément quantitative, sans souci de ses incidences humaines et écologiques, et placée sous l'égide exclusive de l'économie de profit et du néo-libéralisme, doit laisser place, réhabilitant la singularité et la complexité des objets du désir humain, à un nouveau type de développement qualitatif,"... à un certain nouveau regard...

Celui du bénévole/insoumis, qui à l'optique sèche et aveugle au sens de la vie, de l'expert et du technocrate, pro-pose la vision toujours neuve, épurée, disponible de l'enfance et de la poésie... Constamment en condition d'émergence, pour ré-orienter les finalités technologiques, scientifiques, économiques d'un État qui se fonde non pas sur le lien social, dont il devrait être l'expression, mais sur sa dé-liaison...

Travaillant, en résistant, ce qui fait échec ...toutes les chaînes de l'opinion courante sur la naissance, la mort, le désir, l'amour, le rapport au temps, au corps, aux formes vivantes et inanimées... Dans une transgression innocente , qui forge des enlacements polyphoniques entre l'individu et le social.

Promouvant dans tous les lieux où nous agissons comme bénévoles la perspective d'un choix de la diversité, du dissensus créateur, de la responsabilité à l'égard de la différence et de l'altérité. Une écologie mentale des rapports interpersonnels de type nouveau, une transformation des mentalités et des habitudes collectives, sans lesquelles il n'y aura que des mesures de « rattrapage » à la misère morale, à la perte de sens qui gagne toujours davantage la subjectivité des populations déracinées, non garanties et qui abolit la différence spécifique entre les expériences du monde qui sont à la base de tout besoin "communicatif"...

Presque, alors, expérimenter dans un parcours de conscientisation commune, une sorte d'auto-éducation, mais différente de celle que jusqu'à maintenant s'est faite l'instrument final de l'homologation des êtres... Une éducation qui soit connaissance qui UNIT, et qui soit capacité de se comprendre, de se lire, d'être intelligible, capacité de percevoir l'existence des autres et de toute chose, par Reconnaissance, dans un principe d'équivalence, parce que nous existons nous-mêmes avec ces réalités .

Une éducation selon laquelle chacun est pour un autre cause de savoir, sans transmettre nécessairement aucun savoir spécifique; mais simplement le poussant à mettre en oeuvre la capacité qu'il possède déjà, la capacité que tout homme a démontrée en réussissant sans maître le plus difficile des apprentissages: celui de cette langue étrangère qu'est pour tout enfant venant au monde la langue dite maternelle. Suivant la leçon du "maître ignorant" Jacotot, dont le philosophe Rancière se sert pour dénoncer la dissonance inouïe sur laquelle se perpétue le paradoxe extrême des pédagogies de notre époque...

Observant cette ligne de fuite "penser notre vie en termes d'actions restreintes et d'universel concret", comme spécifie le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayg; avancer un autre mode de fonctionnement; marquer une volonté radicale au changement, ici et maintenant, dans les esprits et dans les corps; prouver qu'il est d'ores et déjà possible d'agir selon une 'autre logique', qui ne soit pas celle productiviste du profit, de l'autoritarisme. Dans des dynamiques transitoires, arriver à mettre en question le système lui-même ; célébrer les idées de bien commun, d'intérêt général, de droits universels , de gratuité et de ...diversité, pour un avancement humain dans la solidarité.

Irréductibles, refuser et résister aux injustices, aux inégalités; de plus , si c'est inimaginable pour certains ou malheureusement infaisable pour d'autres...

Rêver, s'indigner, livrer bataille pour une autre civilisation dans la convergence des combats; parce que toutes les luttes n'en forment en réalité qu'une seule ; n'importe quelle lutte, si on pousse la réflexion au bout, si on veut trouver des solutions réelles et durables, rejoint toutes les autres, par le haut , dans une "fusion" dynamique et féconde d'élargissement et d'enrichissement au lieu d'une juxtaposition hétéroclite, limitée, et finalement stérile... Et débouche sur la nécessité d'une transformation totale...

Oeuvrant pour un avenir, aussi peut-être en forme de peut-être ...

Et même si on n'avait pas ( chose qui n'est pas le cas ) une seule proposition concrète à formuler ( véritable chantage à refuser ) la révolte ne serait pas moins justifiée .

"L'indignation est un commencement . Une manière de se lever et de se mettre en route...", explicite Daniel Bensaïd.

Une action qui porte à l'amélioration personnelle et collective . Parce que lutter , critiquer les totalitarismes existants, proposer d'autres modes de vie ensemble..., apprend surtout à vivre concrètement autrement, évitant de reproduire les aliénations et oppressions contre lesquelles on lutte; à remettre en cause nos mentalités , à les changer en vivant différemment sur tous les plans ( économie*, politique, relations, éducation...). et permettant de la sorte de changer de société...

...Une société où toutes les luttes alors deviendraient inutiles... 


*Encore une fois, à propos des mots, parce que le "dire" ne "reste" plus caché derrière le "dit"... le jeu de l'étymologie peut nous venir en aide...

Par exemple, dans la langue grecque, la parole économie apparaît comme mot composé: oikos et nomìa, nomos ...

Oikos, dans son sens le plus étendu signifie demeure; mais il indique aussi, dans une signification plus forte, plus métaphorique, le lieu dans lequel On Est, dans lequel on trouve enfin le repos . Le lieu de la "non errance", du "non erreur"; qui nous renvoye à un ordre de vérité...

Nomos signifie valeur,loi...

De cette façon le mot économie, semble donc doublement engagé avec le thème de la vérité...plutôt...

Publié dans eutopiescyberdada

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