L'INTEMOIGNABLE EUTOPIE ( M: le travail d'exister et de résister / 6 partie) par Eva Rachele Grassi

Publié le par eva rachele grassi

 «Tout devrait être aussi simple que possible, mais pas plus... »
Albert Einstein

 

 

M: LE TRAVAIL D'EXISTER ET DE RESISTER


Un résumé simple et anodin d'un parcours d'accompagnement ...

Un exigu compte rendu , de faits et gestes …

Un exemple de ce qui arrive, dans cet univers d'assistance, où les choses vont de soi

Le calvaire d'une femme , passée d'une relative autonomie à la servitude de la dépendance... à cause de l'étroite vision administrative de froids bureaucrates...

Contrainte de se courber sous le poids de la logique existante et persistante d'une société à deux vitesses, à tous les niveaux et en toutes circonstances...

Enchaînée aux conséquences d'attitudes et principes évidemment évidés de sens ... existentiel, moral, social, culturel et politique...

Imaginatifs exclusivement quand il s'agit d'attaquer des suggestions comme celle de ... "dé-fataliser" les "boîtes noires" d'un certain monde social, autant que "les fondements naturels des inégalités", "les nécessités techniques", "la seule politique possible" ; ou quand il s'agit d'ironiser sur des recommandations telles que: encourager à "réapprendre le respect", de soi même et de l'autre pour contribuer à ouvrir des nouveaux espaces du possible à l'action humaine, en particulier à celle des plus démuni(e)s /dominé(e)s...

Mais, bref !

J'ai rencontré Madame M. chez elle, dans son petit studio , la fierté de toute son existence... Veuve, sans enfants; loin, quelque neveu lointain... S'employant dès l'âge de treize ans à gagner sa sur-vie , elle se dit satisfaite et orgueilleuse , excepté quelque regret pour ses lacunes de scolarisation, de son parcours de fille d'ouvriers, grimpée de la campagne à Paris, grâce seulement à son courage et à son esprit d'initiative...

Digne, dans son statut de retraitée , quelque épargne à la clé, elle coule des jours paisibles, et à sa cadence, même si un peu isolée socialement... et avec le bruissement des présages précurseurs de la transformation à l'approche ...

Dans ces conditions, faute de proches présents, je commence à me glisser dans sa vie, doucement, plus comme un familial adoptif que comme une bénévole, dans le but de l'aider, l'encourager, la soutenir... et avec l'enthousiasme, que je croyais appartenir à tous les sujets sociaux et surtout humains qui travaillent en ces domaines, d'une pratique collective dans la tension évolutive de soi-même et des autres...

Notre fréquentation est une succession de réadaptations à des circonstances qui se renouvellent sans cesse; ses pensées, ses sentiments et ses émotions, mais aussi ses sensations, ses intuitions et ses aspirations, ses relations avec les autres et avec ce que l'on appelle l'énergie, dieu, le divin ou l'absolu, selon les convictions...

…"Renaissances" après "deuils" successifs...

Mais bientôt , avec les premières signes avant-coureurs des véritables défaillances physiques, auxquelles je prête les secours initiaux en attendant la lourde mise en marche bureaucratique, et après la parenthèse tragiquement cocasse d'une infirmière, qui "égare" M. au cours d'un bilan de santé à l'hôpital, frappe à sa porte l'"armée du salut" : assistante sociale/curatrice en tête, suivie d'infirmiers, associations d'aide- ménager, repas de la mairie à domicile, etc...

...Et l'inclassable chorégraphie se déclencha...!

Commençant à se rendre compte qu’elle n’est plus en mesure comme autrefois de s'adonner aux occupations quotidiennes, M. se laisse aller à sentiments d'insécurité, d'impuissance, confusion, colère, chagrin, désillusion et méfiance . Choisissant des stratégies qui s'évertuent à réprimer l'anxiété et à éviter le plus possible la confrontation avec son déficit ascendant.

Des stratégies, comme la négation, la projection ou le retrait dans un propre monde fantastique ou un passé actif, qui semblent lui offrir une aide au maintien de l'image positive de soi-même et qu'elle utilise pour exiler de sa conscience la connaissance de sa propre invalidité et les sentiments de honte et d'inadaptation qui l'accompagnent...

En plus elle se sent piégée et incompétente, à gérer la disponibilité infinie d'un temps insignifiant ..

Qui furtivement submerge toute forme de relation, la faisant assister à l'expérience quotidienne et directe de sa vulnérabilité , qu'elle pressent, justement, dangereuse et irréversible...

En fait tous ces personnels et services qui lui ont été assignés... ménage... courses... santé... "superviseur"... sans parler d'un médecin presque inexistant... ne font que briser son harmonie déjà si légère... Les mesures adoptées qui auraient du, au moins, la faire se sentir entretenue et préservée, se révèlent de plus en plus un échec ... Irrécusable.

Une maison, négligée et malodorante, toiles d'araignées aux murs des toilettes; résultat: équipe de désinfection de la mairie...

Clé de l'habitation, laissée à la disposition des différentes aides ménagères dans sa boîte à lettres qui reste toujours ouverte, par manque de serrure.

Frigo, presque constamment vide, surtout le week-end, quand aucun passage n'est prévu; ni des repas à domicile, ni des soi-disant assistantes de vie...

Linge sale et déchiré... sans parler de son état d'hygiène.

Un médecin soignant, par exemple, qui ne savait pas si le dernier infirmier lui rendait encore visite, et qui "me rassure" en affirmant qu'en tout cas l'aide ménagère peut bien accomplir la tâche ...

Infirmier qui, quand il existe, ne prend même pas la peine et le temps de contrôler qu'elle prenne bien ses médicaments... "entre autre"...

Des pompiers presque en permanence dans son studio à cause de chutes récurrentes, qui la laissent souvent des nuits entières par terre avant que quelqu'un vienne la secourir... Et avec des vitres cassées qui ne seront réparés qu'après quelques semaines; au mois de février!

Curatrice qui, alertée des tous ces incidents , trop débordée pour se déplacer, propose que j'exécute des visites surprises à son domicile en prétendant peut-être que je me déguise en inspecteur du travail ...

Médusée face à l'indifférence et au mépris qui suscitent mes réclamations; atterrée face au tourment injustifiable et immérité de M., après d'innombrables signalisations, restées d'ailleurs longtemps sans réponse, j'arrive à obtenir une ren-contre avec tous les "responsables?" de cette, tout simplement, équivoque atteinte à la dignité humaine ... .

La très soupirée ré-union a finalement lieu ( tous y étaient, sauf, bien sûr , le médecin-fantôme ) ; mais, en extrême cohérence avec la pure représentation du vide administratif et bureaucratique, elle ne se révèle qu'une tromperie de plus...

Les choses ne changent guère; carrément ,elles s'aggravent...

Après une énième chute M. est définitivement hospitalisée pour ne jamais plus rentrer à son bien-aimé petit foyer... Lequel, peut-être, avec ses malheureuses économies , contribuera à payer les mensualités de la maison de retraite dans laquelle elle a atterri, après avoir connu l'enfer des hôpitaux à long séjour.

Et où M. est maintenant censée terminer ses jours, chose, qu'en plus elle redoutait tellement... et moi avec elle ...

Dans ce tableau de pouvoir absolu qui récompense scandaleusement l'incapacité, en lui donnant de surcroît bonne conscience, une évidence logique s'impose. C'est à dire:le bénévolat peut s'insérer avec efficacité dans la vaste toile des services, évitant de telles ignominies, seulement s'il est capable de créer efficacement des trames de liaison entre les aspects de programmation et d'organisation et les services sociaux et sanitaires, dans une alliance concrète et sereine, de manière à pouvoir accomplir pleinement ses objectifs primaires. Les mêmes objectifs que ceux des individus qui s'impliquent dans son réseau informel d'assistance... Des individus qui devraient pouvoir, librement ,contribuer à l'évaluation des besoins d'assistance socio-sanitaires qu'on doit offrir aux anciens sans se heurter à l'entrave, entre autres, de faux prétextes déontologiques de la part d'un certain personnel médical et paramédical, (pour la bonne raison qu'ils sont le point de déclenchement et la source de la demande à l'égard d'autres organismes, suite aux nécessités et aux urgences relevées à l'occasion de leurs visites) ; veiller, à la valorisation et à la meilleure application des ressources dispensées sur la base des réelles exigences des utilisateurs; repérer les besoins émergents, en anticiper les réponses, ...avec un bagage minimum d'outils opérationnels, indispensables pour oeuvrer de façon conforme aux exigences de l'assisté. Et, en plus, si vraiment la mission principale du bénévolat est celle de former la culture de la solidarité et d'améliorer les conditions de vie des usagers, ce même bénévolat ne devrait plus se laisser conditionner et contrôler de l'extérieur comme on fait pour les ressources publiques ; mais dans des relations de connexion et coordination avec celles-ci, re-devenir l'essence qui anime le fondement du consortium humain et stimuler et contacter les administrations préposées à la tutelle des droits des citoyens ... assumant finalement aussi sa dimension politique .. Invitant toutes les structures de la société civile à partager son esprit pour éviter le risque de déshumanisation incombant...

Délaisser ces exigences légitime la médiocrité décontractée, à rythmer et régir l'existence d'hommes et femmes, appartenant à la soi-disant catégorie du troisième âge ... sans retour ...

Même si M., à laquelle ne fait pas défaut un certain sens de l'humour , malgré Mr. Alzheimer , continue de flirter avec son imagination, en s'inventant des journées tout à fait différentes de celles, flagrantes et incontestablement réelles, auxquelles elle doit se plier...

J'ai observé, enchantée, plusieurs fois, cette drôle de dame - qui cultive un certain goût pour l'absurde, chose qui fait un de ses charmes - regarder abasourdie et en même temps amusée, comme si elle était au théâtre, des opérateurs, qui n'arrivaient pas à comprendre ses aspects communicatifs... Bien qu'ils passent avec elle 8 heures par jour... Ce qui me pose question: de quoi traitent vraiment les cours de formation adressés au personnel d'assistance à différents niveaux, de l'infirmier professionnel, au psychologue, au médecin, à l'assistant social...?

Mais, revenons à M.

Dans sa nouvelle demeure , même si elle a tout de suite charmé les messieurs et récolté la sympathie des dames, elle souffre des conversations effarées et désordonnées des autres résidents; de la régulation régimentaire de sa vie; des disparitions et réapparitions quasi continues des rares et précieux objets personnels, désormais les seuls liens avec l'extérieur et son passé ... Ça aussi nous conduit à réfléchir à l'utilité de projeter et fournir des espaces vraiment adaptés aux nécessités des malades. Des espaces personnalisés qui ne les désorientent pas ; où on fasse attention aux bruits; où on simplifie , rationalise, singularise les parcours et les air(e)s; où on individualise les caractères de l'approche, de l'accueil, des comportements de réception, avec attention, beaucoup de respect et de tendresse et... un intérêt sincère... Dans une spécificité qui ne soit pas une simple compassion (le contraire de la com-passion) ou une effacée réception pathétique, effaçante... Insinuant l'impératif d'adapter les services à la personne et non pas la personne aux services… peut-être, la bonne interprétation du slogan ambigu "cas par cas"... et la directive fondamentale à suivre ...dans la gestion correcte d'un service ...

Mais... en attendant Godot, M., comme la majorité de nos aînés, ayant survécu à leur conjoint ou, sans enfants ni famille proche, est livrée au laisser-aller d'une administration sans scrupules, et à ses serviteurs qu'on a soigneusement privés de conscience... et, en conséquence, des surprises agréables que l'aventure avec un ancien pourrait leur réserver ...

Parce que, dans mon expérience de l'envol de ces papillons du lendemain, une des choses essentielles que j'ai pu déchiffrer et traverser, a été, et elle l'est encore, une demande d'aide qui sous-entend une recherche de sens, une exhortation de plus au sentiment de responsabilités des structures sanitaires, perdues presque exclusivement dans leurs dérives organisatrices et de formation. Une requête de la récupération de la capacité d'écoute, d'interrogation, d'explication, médiation et interprétation dans la réception des mots et des expressions utilisés du patient pour se décrire soi-même et sa condition propre.

Dans une démarche, par exemple, comme celle de la "Narrative medicine", avancée, il y a quelques années par un groupe de cliniciens londoniens, qui travaille à trouver une métrique finalement adaptée à gérer les aspect qualitatifs et existentiels comme l'angoisse, le désespoir, l'espoir, la douleur morale, l'anxiété, l'amour, la haine, qui fréquemment accompagnent ou représentent la vraie forme de la maladie. En vue d'encourager un témoignage précis de la nécessité de reconstruire, dans la compréhension du vécu du patient, la relation de connaissance et confiance sans laquelle aucun médicament ne pourra soulager de manière harmonieuse l'état de souffrance qui continue à être un envahissant et indésirable compagnon de voyage de notre espèce. Mais pour le moment, les actuelles énergies socio-sanitaires disponibles sur le territoire se révèlent, dans leur profonde faiblesse, de plus en plus inadaptées à soutenir ce type d'engagement, considérable, et qui requiert des attitudes et aptitudes particulières…

Dans cette atmosphère, M. vit détachée du passé comme de l'avenir, tout en maintenant une conduite adaptée aux circonstances momentanées où elle se trouve, à l'aide de lieux communs et de généralités dont elle dispose encore.

Et puisqu'il ne lui reste presque plus rien de ce qui pourrait ressembler à sa vie d'avant l'infirmité…ce qui reste est d'autant plus irremplaçable… pour qu'elle puisse parvenir à faire entendre sa voix ; une voix de détresse parfois, mais aussi de confiance, de tendresse, d'humour souvent… pour préserver l'impression du but, de la finalité, de la valeur même de sa personnalité.

…Alors, les mots qui restent possibles, les regards, la sensation d'une peau sur la peau, tout cela devient la Vie, le sentiment d'appartenir à la communauté des hommes.

Pour la préserver du risque de se sentir une chose, un être dévalué et la faire se sentir, en revanche, le sujet de sa vie, une personne irremplaçable dans son unicité..

Mais, encore une fois, l'expérience dévastatrice de la politique contemporaine désarticule et vide de son sens toute humanité la défigurant aussitôt en une forme définitivement frappée de nullité. Et avec sa puissance de suggestion elle conduit souvent les travailleurs sociaux à négliger que c'est seulement s'il est reçu qu'un message prend toute sa signification, et non simplement parce qu'il est transmis... A oublier que la vérité de l'information renvoie toujours à un événement existentiel chez ceux qui la reçoivent, car son registre n'est pas celui de l'exactitude des faits, mais celui de la pertinence d'un problème, de la consistance d'un univers de valeurs... A ne pas tenir compte du fait que la communication doit être retravaillée en permanence de façon à ce qu'elle puisse s'accorder avec des formes renouvelées dans le social.

A cette vision distordue de la réalité qui oublie que l'existence concrète est dans le singulier, dans l'improbabilité, dans l'accidentel et le périphérique , et qui ne sait pas reconnaître l'intense activité psychique et la grande demande relationnelle des Anciens, M. est désormais confrontée, à vie …

Mais, nouvelle Zarathoustra, avec son air un peu bluffeur, un peu moqueur, elle semble nous mettre en garde… nous rappelant que l'esprit qui ne sait pas danser, qui ne sait pas aimer et qui a presque renoncé à son habilité à voler aussi dans le rêve, est inquiétant  .......................................................................................................................................

Publié dans eutopiescyberdada

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