L'INTEMOIGNABLE EUTOPIE ( [ Dans ] le coeur de la mémoire / 7 partie) par Eva Rachele Grassi

Publié le par eva rachele grassi

 "Tant que tu ne sais pas mourir et re-naître, tu n'es qu'un passant affligé sur la terre obscure."
Johann Wolfgang Goethe

"Il n'y a pas concrètement de la matière et de l'Esprit, mais il existe seulement de la Matière devenant Esprit" Teilhard De Chardin

 

(DANS) LE COEUR DE LA MEMOIRE


La réalité est non seulement l'existence de toute matière que toute chose peut percevoir autour d'elle, mais aussi, l'existence de tout objet de l'univers que tout autre objet ne perçoit pas encore… ébruite le physicien Tan Tai Nguyen...

… Tout au long de cette navigation d'écriture, c'est cette réalité qu'on ne perçoit pas encore, que j'ai tenté surtout de murmurer, de communiquer …

Car elle semble obligée à vivre presque exclusivement dans les échos des savoirs et des pratiques, dont pourtant certains éclairs fulgurants soulèvent parfois des zones d'ombre imprévisibles…. dans la trame de ce procès de structuration, déstructuration, restructuration incessantes, de formes, figures, images, qui est la vie… La quête, obscure et semée d'échecs, du récit perdu, de la promesse du côté de l'invérifiable, et qui va bien au-delà de la mort...

Et qui comme le penser et le langage est commune à tous…

Mais… séparant l'arbre de la science de celui de la vie, une vision dualiste et linéaire de la réalité a désuni la parole de ce qu'elle dévoile en lui faisant acquérir une consistance autonome.

L'être révélé et manifeste - et, donc, commun et participable- se détache de la chose proférée et s'interpose entre celle-ci et les hommes, dans une opacité de relation aux autres et au monde ...

Ainsi le sujet, chercheur ou acteur social, se retrouve dissocié de son objet … aliéné et dépossédé par les monstruosités d'un rationalisme déshumanisant; exilé, dévitalisé, vidé par cette expropriation du commun …

Toutefois, dans ces années, même si très lentement, surtout dans la volonté de faire rentrer dans la pratique commune et sociale des concepts existant depuis longtemps, la science commence à re-joindre la philosophie et la mystique, et d'une certaine façon devient, d'exclusivement expérimentale qu'elle était, plus intuitive, opérant ainsi un saut qualitatif et devenant presque un exercice spirituel.

La science médicale et ses applications, qui dans le cas particulier nous intéressent, pourraient, alors et finalement, évoluer en une voie qui soutient le cheminement de l'être au seuil du mystère, vers son point d'accomplissement…

Selon une connaissance qui unit…qui met en commun-ication, l'aîné, le travailleur social et médical, le familial, le bénévole…pour dérouler le trésor des choses et des êtres, déployés dans leurs multiplicités…

 

En conséquence, dès qu'un nouvel individu apparaît dans le service,même s'il n'est pas toujours réalisable instantanément de le saisir, de le connaître pleinement dans ses particularités; même s'il peut souvent nous échapper, estompé qu'on est, la plupart du temps, par les évidences, aller le revoir, l'observer, le scruter… L'examiner encore, dans l'espoir qu'un souffle d'innocence originelle nous enveloppe, et en cet instant là intercepter une lumière, comme celle d'une création enfin révélée, dans la transparence et la limpidité retrouvées…

Avec soin, aller à l'essentiel de cette vision, comme obéissant à une loi naturelle, à une "poussée" de l'Évolution…qui nous offre la capacité de percevoir et de reconnaître les réalités-d'existence-physique des autres comme celles de nous-même…dans des relations d'échanges continus…

Seulement à ce moment la signification de la relation commence à s'éclaircir, sortant des brumes de sa confusion apparente, de sa contradiction, de son impossibilité …restituant à leur vraie démarche ceux qui escortent les personnes âgées …

C'est-à-dire… faire le vide en soi pour mieux écouter, savoir écouter pour comprendre, comprendre pour aimer.

Le commencement d'un travail de qualité qui est aussi un travail de connaissance de soi.

Et qui devrait signifier, pour tout un chacun, communiquer, produire du relationnel sur la base de "compétences linguistiques", faisant appel, encore une fois, à ce qui est commun aux hommes…

Devenant poète... impersonnel et commun… qui puise à la force illimitée et universelle du langage…Parce qu'en sa présence on est tous également, et poètes, et philosophes, et savants …Et dans cette force réside l'espérance humaine…Capable de saisir l'évidence des choses excellentes, cachées, et pourtant… sous les yeux de tout le monde; de déplacer les mots de leur immobilité, de les détrôner de leur rigidité…

... Comprendre ça, le vivre vraiment, en faire effectivement l'expérience, signifie choisir de patrouiller sur un chemin de conscience fait d'infinis et imprévus sursauts, vibrations, implosions, explosions de connaissance…

Subséquemment, l'action dans ces 'maisons ambiguës' où des hommes et des femmes disparaissent, étant en même temps les révélateurs de ce qu'ils révèlent... saurait faire venir au jour les effets inconnus ou méconnus de leurs états crépusculaires, de leur repos presque catatonique… un moi fondamental, super lumineux qui se projette sous une forme sous lumineuse…

Dans cet univers, où la causalité n'existe plus puisque tous les événements sont accessibles en même temps dans une synthèse de mémoire et d'oubli, de constitution et d'effacement des formes, suspendus en zones d'indétermination et d'indiscernabilité, découvrir, imaginer, interpréter , dans et avec les "affects" qui s'enchaînent, dérivent, se transforment, vibrent, s'étreignent ou se fondent ... la souffrance toujours renouvelée de ces êtres, leur protestation recréée, leur lutte toujours reprise ...

Deviner le chaos qui s'empare de ces créatures qui avec douleur et angoisse assistent aux pensées qui échappent à eux-mêmes , aux idées qui fuient et disparaissent à peine ébauchées, déjà rongées par l'oubli ou précipitées dans des variabilités infinies dont la disparition et l'apparition coïncident, dans une étreinte de sensations sans ressemblance… Atteindre et pénétrer en ces régions où tourbillonnent ces vivants, dans une entreprise de co-création, comme des composés mélodiques de contrepoints, comme 'motif' dans une autre mélodie...

Essayer de con-vivre avec leurs "interférences non- localisables" avec leurs secrets "dérobés"... Se rendre sensible et disponible à la perception de la cognition de la fin, faite d'excès; à la perception de la perception du 'saut' qui est s'annoncer ou se sentir annoncé...

Avancer dans l'horizon de la fin avec le talisman de petites ivresses pour y faire découvertes imperceptibles , retracer les signes fragiles de ce que nous recherchons ….

Initiation difficile, certes…

Mais exaltante, pour réincorporer pouvoirs et forces diffusés dans le cosmos et négligés par l'homme.. "Devenant"... la graine individuelle d'un esprit commun, qui donne voix à une volonté plus différenciée et collective... rien qu'une seule d'entre les timbres que la parole peut confier...

Et loin d'être dans la certitude, être capable d'une question de plus… Du fait que ce qui compte véritablement, vient toujours ensuite. En route...

Sur la voie d'un exode, d'un faire positif, d'une activité qui ne s'abandonne pas à la finitude, à sa limite inutilisable, à l'adhésion unilatérale à tous les ordres en vigueur, à toutes les règles...

En violation des « lois des grandes quantités », dans des « structures dissipatives »,selon Ilya Prigogine, susceptibles d'altérer le système entier et d'y insinuer des organisations nouvelles…

...où la Loi soit finalement pénétrée comme un principe intérieur...

Pour re-traverser courageusement la hiérarchie jusqu'à la Fable et effacer toute dualité que l'homme s'est construite, à commencer et à terminer par la dualité souveraine

celle de Vie et de Mort…

Afin, tout simplement, de pouvoir exclamer:

« C'est la première fois que je vois un patient mourir l'avenir devant soi »… (1)

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(1)"La fée carabine", Daniel Pennac


Publié dans eutopiescyberdada

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